Mariage pour tous : les secrets des députés pour supporter le marathon

 

Face aux nombreuses heures (109h30 !) de débat sur le mariage pour tous dans l'hémicycle, le journaliste Vincent Daniel a publié sur son blog de Francetvinfo, "Livret de famille" un article narrant les différentes manières de tenir lors de ce marathon parlementaire. Pour ce faire, l'auteur a interrogé plusieurs député-e-s, dont Véronique Massonneau.

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Dixième jour de débat et bientôt 100 heures passées à examiner le projet de loi ouvrant le mariage aux couples de même sexe. Vendredi 8 février, vers 2 heures du matin, les députés ont enfin bouclé (après quatre jours de débats) l'article 4 qui prévoit que dans le code civil les termes de "père" et "mère" doivent être compris comme celui de "parents" pour les couples homosexuels. La fatigue se lit sur les visages des parlementaires. Les traits sont creusés, les yeux cernés. Les députés de la majorité parlent de "lassitude" et de "ras-le-bol". Dans l'opposition, on refuse de s'avouer vaincu et on reste "mobilisés" et "combatifs". Mais les deux camps montrent des signes avancés d'épuisement et d'abattement.

"Naufrage", "Titanic", "ridicule", "pathétique", "acharnement"... Au moins, majorité et opposition s'accordent sur une chose : les débats à l'Assemblée sur le mariage pour tous n'en sont plus vraiment. A gauche, on accuse l'UMP de dévoyer le débat en faisant de l'"obstruction stérile", alors qu'à droite, on reproche au gouvernement d'"avoir peur" et de refuser de répondre "aux vraies questions posées par le texte". L'opposition au mariage pour tous est incarnée par une dizaine de députés UMP (Hervé Mariton, Jean-Frédéric Poisson, Marc Le Fur, Philippe Gosselin, Xavier Breton, Philippe Meunier...). Un noyau dur de "fous de dieu" selon un député socialiste qui ont signé l'immense majorité des amendements au projet de loi. Présents jours et nuit, ils se succèdent au micro pour défendre leurs amendements, inlassablement, avec une endurance qui force l'admiration. En face, la majorité se tait pour ne rallonger le débat et donner du grain à moudre à la droite. "C'est très frustrant, on entend des propos à la limite du délire et de l'homophobie. Mais si on réagit, ils l'exploitent, cela entraîne des incidents de séance et on perd encore plus de temps", raconte une députée socialiste dans la salle des Quatre colonnes qui s'est vidée. "Je mets mon cerveau en mode off", confie l'un de ses collègues qui "passe le temps sur [son] iPad".

"Quel jour sommes nous ? Quelle heure ?"

Entre résignation et exaspération, la majorité est présente pour voter massivement en faveur du texte et contre les amendements de l'opposition : "Ils ont tout dit, ils sont au bout du bout alors ils tournent en rond". De fait, les amendements (similaires par paquet de 100) ne sont que rarement défendus sur le fond : depuis mercredi, Mariton, Poisson, Le Fur et les autres profitent de leur temps de parole pour lire des extraits d'articles, des tribunes, répondre aux ministres. Une vraie leçon de guérilla parlementaire. "Nous avons fait la démonstration de notre capacité à durer, nous tiendrons car les Français doivent comprendre les dangers compris dans ce projet de loi", explique Christian Jacob, patron des députés UMP. Un cercle d'une cinquantaine de députés de l'opposition est là pour voter les amendements. Mais les ténors de l'UMP (François Fillon, Valérie Pécresse,  Christian Estrosi... ) sont absents ou silencieux. Au PS, on attend avec impatience l'équipe qui doit prendre le relais pour le week-end. Une cinquantaine d'élus est présente pendant l'intégralité du débat, les autres organisent un tour de garde pour rester majoritaire, avec SMS de rappel si besoin. Jeudi soir, le patron du groupe PS, Bruno Le Roux, et, Claude Bartolone, président de l'Assemblée nationale, ont réuni leurs troupes pour les remotiver et leur "faire oublier la fatigue". En somme, chaque camp attend que l'autre fléchisse pour clôturer les débats, tout en sachant que la majorité est assurée de l'emporter lors du vote solennel qui doit avoir lieu mardi 12 février.

Pour "ne rien lâcher", chacun a son truc. "On dort trois ou quatre heures par nuit, alors il faut faire attention", explique Olivier Dussopt, député PS de l'Ardèche. "Quel jour sommes nous ? Quelle heure ? Plus de repères sensoriels seule la boussole de la conviction"tweetait jeudi soir, Jean-Jacques Urvoas, président de la Commission des lois. Le champion des rappels au règlement, Hervé Mariton, député UMP de la Drôme, vide des pots de miel et mangent des clémentines. Christian Jacob, le patron des députés UMP, s'astreint à son footing quotidien et s'autorise du chocolat "pour tenir".  Véronique Massonneau, députée écologiste de la Vienne, raconte qu'avec son collègue Sergio Coronado, député des Français de l'étranger, ils ne font pas de gros repas : "pour tenir le coup, on mange un petit peu toutes les deux ou trois heures". Autre astuce, moins policée : le cocktail "séance de nuit : Cointreau, gin et glace pilée".

Camping au bureau

Le socialiste Olivier Dussopt, assidu depuis le début des débats, est retourné dans sa circonscription jeudi soir : "Je suis aussi maire de ma commune, 50 parapheurs m'attendent, mais je reviendrai en séance vendredi après-midi". Claude Greff, ancienne secrétaire d'Etat à la famille de Nicolas Sarkozy et députée UMP d'Indre-et-Loire, n'est pas pas retournée dans sa circonscription depuis deux semaines, mais "le jeu en vaut la chandelle", dit-elle. Les députés qui n'ont pas de pied-à-terre à Paris font appel au système D, à l'image de Nicolas Bays, élu PS du Pas-de-Calais, qui campe dans son bureau de l'Assemblée. "Il y a un côté rite initiatique, on vit quelque chose à part", estime Nicolas Bays.

Pour Véronique Massonneau qui commence son premier mandat, ce long débat a été l'occasion de "mieux connaître certains collègues et cela a créé une vraie solidarité avec les autres groupes de la majorité. Il y a une ambiance de folie malgré la fatigue, on sent que l'on participe à un débat historique". En attendant le vote solennel de mardi, les débats vont se poursuivre au moins une partie du week-end, si ce n'est plus. Le palais Bourbon va fonctionner à marche forcée. Huissiers, agents administratifs, serveurs des buvettes ne vont pas compter leurs heures. Un nouveau week-end de débats qui s'annonce donc long et douloureux. Et à l’accumulation de fatigue s'ajoute un drame, la buvette des journalistes (également investie par les collaborateurs parlementaires) est en rupture d'un de ses produits phares : les mousses au chocolat.

Vincent Daniel

 

Retrouvez le texte sur le blog de Vincent Daniel en cliquant ici

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